Psychanalyse et marxisme.
Certains camarades - ou anciens camarades, comme Bruno R. - oubliant les anciennes discussions et décisions de la IVe Internationale, recourent à la psychanalyse pour tenter d'expliquer le jugement que je porte sur le gouvernement soviétique.
"Trotsky, disent-ils, a pris part à la révolution russe; il lui est donc difficile de renoncer à l'idée d'un Etat ouvrier, c'est-à-dire de désavouer dans une certaine mesure l'oeuvre de toute sa vie" [Trotsky paraphrase ici un raisonnement tenu sous diverses formes par les tenants du "collectivisme bureaucratique" ou du "capitalisme d'Etat". La forme la plus critique de ce raisonnement se trouve sous la plume de Ciliga: "Trotsky et ses partisans sont trop intimement liés au régime bureaucratique en U.R.S.S. pour pouvoir mener la lutte contre ce régime jusqu'à ses conséquences extrêmes." (op. cit., p. 195.)] , etc. Je pense que le vieux Freud qui était fort perspicace aurait tiré les oreilles à ce genre de psychanalystes. En ce qui me concerne, je ne m'aventurerai, bien entendu, jamais dans une semblable entreprise. Mais je peux néanmoins assurer mes critiques que subjectivisme et sentimentalisme ne sont pas de mon bord, mais du leur.
L'attitude de Moscou qui a dépassé toutes les bornes permises du cynisme et de la lâcheté suscite chez tout prolétaire révolutionnaire la plus violente indignation. Cette indignation engendre à son tour un besoin de réagir. Quand les moyens d'une action directe font défaut, les révolutionnaires impatients sont portés à recourir à des méthodes artificielles. C'est ainsi que naît, par exemple, la tactique de la terreur individuelle. Le plus souvent, les gens recourent à de gros mots, à des jurons et à des malédictions. Dans notre cas particulier, certains camarades ont manifestement tendance à chercher leur satisfaction dans la "terreur" terminologique. Cependant, et même en se plaçant à ce point de vue, il est faux de coller sur la bureaucratie l'étiquette de "classe". Si la canaille bonapartiste constitue une classe, cela signifie qu'elle est non pas un avorton accidentel, mais un enfant viable de l'histoire. Si son maraudage et son parasitisme constituent une "exploitation" au sens scientifique du terme, cela signifie que la bureaucratie a, devant elle, un avenir historique en tant que classe dirigeante indispensable dans le système économique. Voici à quoi mène l'indignation impatiente quand elle se libère de la discipline marxiste.
Quand un mécanicien nerveux examine une
auto qui a servi, par exemple, à des gangsters pour
échapper à la poursuite de la police sur une route
défoncée, et qu'il découvre un châssis
déformé, des roues tordues et un moteur partiellement
détérioré, il est parfaitement en droit de dire:
"ce n'est pas une voiture, c'est une ruine". Une semblable
définition n'aura aucun caractère
scientifico-technique, mais elle exprimera l'indignation
légitime du mécanicien devant l'oeuvre des gangsters.
Imaginons pourtant que ce même mécanicien soit
appelé à réparer l'objet qu'il a traité
de "ruine". Dans ce cas, il partira de la constatation qu'il a devant
lui une voiture détériorée. Il
déterminera les parties saines et les parties
abîmées pour décider de la façon
d'entreprendre la réparation. C'est la même attitude
qu'un ouvrier conscient adoptera vis-à-vis de l'U.R.S.S. Il
est parfaitement en droit de dire que les gangsters de la
bureaucratie ont transformé l'Etat ouvrier en une "ruine".
Mais, quand il passe de cette explosion d'indignation à
l'étude du problème politique, il est bien
obligé de reconnaître qu'il a devant lui un Etat ouvrier
faussé, dont le moteur économique est endommagé,
mais qui continue à tourner et pourrait être
réparé complètement par le remplacement de
quelques pièces. Bien sûr, ce n'est qu'une comparaison.
Mais elle mérite qu'on y réfléchisse.
Un Etat ouvrier
contre-révolutionnaire.
Certaines voix s'élèvent: "Si l'on
continue à voir dans l'U.R.S.S. un Etat ouvrier, il faudra
établir une nouvelle catégorie: l'Etat ouvrier
contre-révolutionnaire". Cet argument cherche à frapper
notre imagination en opposant une norme satisfaisante du programme
à une réalité pénible et même
répugnante. Mais, n'avons-nous pas effectivement
observé, jour après jour depuis 1923, le rôle de
plus en plus contre-révolutionnaire joué par l'Etat
soviétique dans l'arène internationale? Avons-nous
oublié l'expérience de la révolution chinoise
[Sur ce sujet, Cf. P. Broué, La question
chinoise dans l'Internationale communiste, Paris, E.D.I., 1965. Nouvelle édition
augmentée. 1976.], de la grève générale
en Angleterre en 1926 [Cf.,"Lettre à Cannon" du 27 février 1940,
infra, p. note
4.] et enfin l'expérience toute récente de la
révolution espagnole [Sur ce sujet, Cf. P. Broué, E. Temine,
La Révolution et la guerre
d'Espagne, Paris, Ed. Minuit, 1961.]? Nous
possédons deux internationales ouvrières totalement
contre-révolutionnaires. Les critiques ont visiblement
oublié l'existence de cette "catégorie". Les syndicats
en France, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et dans les autres pays
soutiennent à fond la politique contre-révolutionnaire
de leur bourgeoisie. Cela ne nous empêche pas d'appeler ces
syndicats des syndicats, de soutenir chaque pas progressiste qu'ils
peuvent faire et de les défendre contre la bourgeoisie.
Pourquoi ne pourrait-on pas appliquer la même méthode
à l'égard d'un Etat ouvrier
contre-révolutionnaire? En fin de compte, l'Etat ouvrier,
c'est un syndicat qui s'est emparé du pouvoir. La façon
différente que l'on a d'aborder ces deux cas s'explique
simplement par le fait que les syndicats ont une longue histoire et
nous avons pris l'habitude de les considérer comme des
réalités et non pas seulement comme des
"catégories" de notre programme. En revanche, le premier Etat
ouvrier, nous ne voulons absolument pas nous résoudre à
le considérer comme un fait historique réel qui ne se
subordonne pas à notre programme.
Impérialisme?
Peut-on qualifier d'impérialisme la
politique d'expansion actuelle du Kremlin? Avant tout il faudrait
s'entendre sur le contenu social que nous conférons à
ce terme. L'histoire a connu l'impérialisme de l'Etat romain
fondé sur le travail des esclaves; l'impérialisme de la
propriété terrienne féodale;
l'impérialisme du capital commercial et industriel;
l'impérialisme de la monarchie tsariste, etc. La force motrice
de la bureaucratie soviétique réside, sans aucun doute,
dans sa volonté d'accroître son pouvoir, son prestige,
ses revenus. C'est ce même élément
d'impérialisme - pris dans le sens le plus large du terme -
qui fut dans le passé la marque spécifique de toutes
les monarchies, oligarchies, castes dirigeantes, classes et milieux
divers. Pourtant, dans la littérature politique contemporaine,
du moins dans la littérature marxiste, par
"impérialisme" on entend la politique d'expansion du capital financier qui a un contenu économique bien défini.
Appliquer à la politique du Kremlin le terme
d'impérialisme sans expliquer en fait ce que l'on entend
par-là, cela revient tout simplement à identifier la
politique de la bureaucratie bonapartiste avec la politique du
capitalisme monopoliste, en se fondant sur le fait que l'un et
l'autre utilisent la force militaire à des fins d'expansion.
Une telle identification, propre seulement à semer la
confusion, convient à des démocrates petits-bourgeois
plutôt qu'à des marxistes.
Continuation de la politique de
l'impérialisme tsariste.
Le Kremlin participe au nouveau partage de la
Pologne, le Kremlin s'empare des Etats baltes; le Kremlin
s'intéresse de près aux Balkans, à la Perse,
à l'Afghanistan. En d'autres termes, le Kremlin continue la
politique de l'impérialisme tsariste. Ne sommes-nous pas en
droit, dans ces conditions, de traiter "d'impérialiste" la
politique même du Kremlin? Cet argument
historico-géographique n'est pas plus convaincant que tous les
autres. La révolution prolétarienne qui s'est
déroulée sur le territoire de l'empire tsariste a
cherché dès le début à s'emparer- et
s'est emparée pour un temps- des pays baltes; elle a
essayé de pénétrer en Roumanie et en Perse et a
amené à un certain moment ses armées jusqu'aux
murs de Varsovie (en 1920!). Les lignes de l'expansion
révolutionnaire étaient les mêmes que sous le
tsarisme, car la Révolution ne change pas les conditions
géographiques. C'est justement pourquoi les mencheviks ont,
dès cette époque, parlé d'un impérialisme
bolchevique, présenté par eux comme le continuateur des
traditions de la diplomatie tsariste. La démocratie
petite-bourgeoise utilise volontiers cet argument de nos jours, aussi
nous n'avons, je le répète, aucune raison de l'imiter
dans ce domaine.
Une agence de l'impérialisme?
Pourtant, et indépendamment du jugement que l'on peut porter sur la politique d'expansion de l'U.R.S.S. elle-même, la question subsiste de l'aide que Moscou apporte à la politique impérialiste de Berlin. Là, une constatation s'impose: dans certaines conditions, un Etat ouvrier même parfaitement sain aurait été inévitablement amené, du fait de l'impossibilité pour lui de s'extraire du filet des relations impérialistes internationales, à apporter -dans une certaine mesure et d'une certaine façon- son soutien à tel ou tel impérialisme. Il est incontestable que le traité de Brest-Litovsk renforçait provisoirement l'impérialisme allemand en face de la France et de l'Angleterre. Un Etat ouvrier isolé ne peut que louvoyer entre les camps impérialistes en lutte. "Louvoyer" signifie soutenir provisoirement l'un d'entre eux contre l'autre. La question de savoir lequel des deux camps il est plus intéressant ou moins dangereux de soutenir à un moment donné ne relève pas d'une question de principe, mais d'une question de calcul pratique et de prévoyance. Le désavantage évident qui découle de ce soutien forcé d'un Etat bourgeois contre un autre est largement compensé par le fait que l'Etat ouvrier isolé acquiert de cette façon la possibilité de survivre.
Mais, il y a "louvoyer" et "louvoyer". A Brest-Litovsk, l'Etat soviétique a sacrifié l'indépendance nationale de l'Ukraine dans le but de sauver l'Etat ouvrier [Parmi les conditions imposées par les Allemands dans le traité de Brest-Litovsk figurait le retrait total des forces soviétiques de l'Ukraine, ce qui signifiait automatiquement l'occupation de l'Ukraine par les troupes allemandes. L'"abandon" de l'Ukraine était certainement l'expression la plus tragique et la plus grave du principe par lequel Radek définissait la politique de Lénine: perdre de l'espace pour gagner du temps.]. Il ne pouvait alors être question de parler de trahison à l'égard de l'Ukraine, car tous les travailleurs conscients comprenaient le caractère forcé de ce sacrifice. La question de la Pologne se présente d'une toute autre façon. Le Kremlin lui-même n'a jamais et nulle part affirmé qu'il avait été contraint de sacrifier la Pologne. Au contraire, il s'est vanté cyniquement de sa "combinaison", qui constitue vraiment une injure aux sentiments démocratiques les plus élémentaires des classes et peuples opprimés de la terre entière et qui, par là-même, affaiblit considérablement la situation internationale de l'Union soviétique. Ce que ne peuvent compenser, même au dixième, les transformations effectuées dans les régions occupées.
D'une façon générale, on peut dire que la politique extérieure du Kremlin est fondée sur l'embellissement frauduleux de l'impérialisme "ami"; et elle sacrifie ainsi les intérêts essentiels du mouvement ouvrier international au profit d'avantages secondaires et instables. Après avoir, pendant cinq ans, abruti les travailleurs avec le mot d'ordre de "défense des démocraties", voici que Moscou se donne comme tâche d'enjoliver la politique de gangster de Hitler. Cela ne transforme pas encore l'U.R.S.S. en un Etat impérialiste. Mais Staline et son Internationale communiste sont maintenant sans aucun doute les précieux agents de l'impérialisme.
Si nous voulons donner une définition
exacte de la politique extérieure du Kremlin, nous dirons que
c'est la politique de la bureaucratie bonapartiste d'un Etat ouvrier
dégénéré encerclé par
l'impérialisme. Cette définition n'a pas la
brièveté sonore de l'expression "politique
impérialiste", mais elle est beaucoup plus juste.
Un moindre mal.
L'occupation de la Pologne orientale par
l'Armée rouge est évidemment "un moindre mal", si on la
compare avec l'occupation de ce même territoire par les troupes
nazies. Mais ce "moindre mal" a été obtenu en
facilitant à Hitler la possibilité de faire un "plus
grand mal". Si quelqu'un avait mis le feu à une maison -ou
aidé quelqu'un à y mettre le feu- et qu'ensuite, sur
les dix personnes qui habitaient dans la maison, il en avait
sauvé cinq pour en faire des demi-esclaves, ce serait
évidemment un "moindre mal" que si les dix personnes avaient
brûlé. Mais il est quand même peu probable que cet
incendiaire aurait mérité de recevoir une
médaille de sauveteur. Si pourtant cette médaille lui
avait été donnée, il eût fallu le fusiller
tout de suite après la cérémonie, comme le fait
Victor Hugo dans un de ses romans.
Les "missionnaires armés".
Robespierre disait que les peuples n'aiment pas
les missionnaires armés de baïonnettes. Il voulait dire
par là qu'on ne peut pas imposer par la force armée des
idées et des institutions révolutionnaires à
d'autres peuples. Cette pensée juste ne signifie
évidemment pas qu'une intervention militaire dans d'autres
pays, pour soutenir la révolution, soit inadmissible. Mais une
telle intervention, comme partie constituante d'une politique
révolutionnaire internationale, doit pouvoir être
comprise par le prolétariat international; elle doit
répondre aux voeux des masses laborieuses du pays sur le
territoire duquel pénètrent les troupes
révolutionnaires. Il va de soi que la théorie du
socialisme dans un seul pays est complètement impuissante
à susciter l'élan de solidarité internationale
active qui seul peut préparer et justifier une intervention
armée. Cette question de l'intervention armée -comme
d'ailleurs tous les autres problèmes de sa politique- le
Kremlin la pose et la résoud sans tenir le moindre compte des
pensées et des sentiments de la classe ouvrière
internationale. C'est pourquoi les derniers "succès"
diplomatiques du Kremlin compromettent terriblement l'U.R.S.S. et
sèment un trouble extrême dans les rangs du
prolétariat international.
L'insurrection sur deux fronts.
Mais puisqu'on en est là, disent certains
camarades, est-il vraiment opportun de parler de la défense de
l'U.R.S.S. et des régions occupées? N'est-il pas plus
judicieux d'appeler les ouvriers et paysans de l'ancienne Pologne
à se révolter à la fois contre Hitler et contre
Staline? Bien sûr la tentation est grande. Si la
révolution éclatait en même temps en Allemagne et
en U.R.S.S., jusques y compris les régions nouvellement
occupées, cela résoudrait d'un seul coup la plupart des
problèmes. Mais notre politique ne peut se fonder sur
l'éventualité d'un concours de circonstances
particulièrement heureux. La question qui se pose est la
suivante: quelle attitude adopter si, avant d'avoir été
balayé par la révolution, Hitler envahit l'Ukraine,
avant que la révolution ait pu faire disparaître
Staline? les partisans de la IVe Internationale devront-ils, dans ce
cas, lutter contre les troupes de Hitler comme ils ont lutté
en Espagne dans les rangs des troupes républicaines contre
Franco? Nous soutenons, bien sûr, entièrement
l'idée d'une Ukraine soviétique indépendante
(indépendante d'Hitler et de Staline). Mais quelle attitude
adopter si Hitler cherche à s'emparer de l'Ukraine avant
même qu'elle ait pu accéder à cette
indépendance et alors qu'elle se trouve aux mains de la
bureaucratie stalinienne? La IVe Internationale répond: nous
défendrons contre Hitler cette Ukraine asservie par
Staline.
La "défense inconditionnelle de
l'U.R.S.S.".
Que signifie l'expression: "défense inconditionnelle de l'U.R.S.S."? Cela signifie que nous ne posons aucune condition à la bureaucratie. Cela signifie que, indépendamment des motifs et causes de la guerre, nous défendons les fondements sociaux de l'U.R.S.S. si et quand ils sont menacés par l'impérialisme.
Certains camarades nous disent: et si demain l'Armée rouge envahit l'Inde et réprime le mouvement révolutionnaire est-il possible que là aussi nous ayons à la soutenir? Cette façon de poser le problème est proprement aberrante. D'abord, on ne voit absolument pas ce que l'Inde vient faire ici? N'est-il pas plus simple de dire: devons-nous, oui ou non, soutenir l'Armée rouge quand elle intervient en U.R.S.S. même pour briser les grèves ouvrières ou les protestations paysannes contre la bureaucratie? La politique extérieure est un prolongement de la politique intérieure. Nous n'avons jamais promis de soutenir toutes les actions de l'Armée rouge qui n'est en fait qu'un instrument aux mains de la bureaucratie bonapartiste. Nous avons seulement promis de défendre l'U.R.S.S., en tant qu'Etat ouvrier et uniquement ce qu'en elle relève de l'Etat ouvrier.
Un casuiste habile pourrait dire: si les masses populaires insurgées en Inde battent l'Armée rouge, indépendamment du caractère du "travail" qu'elle accomplit, cela affaiblira l'U.R.S.S. A cela nous répondons: l'anéantissement du mouvement révolutionnaire en Inde avec la participation de l'Armée rouge représenterait un danger infiniment plus grand pour les fondements sociaux de l'U.R.S.S. qu'une défaite épisodique des détachements contre-révolutionnaires de l'Armée rouge en Inde. Dans tous les cas, la IVe Internationale saura discerner où et quand l'Armée rouge intervient seulement en tant qu'instrument de la réaction bonapartiste et où elle défend les fondements sociaux de l'U.R.S.S.
Un syndicat, dirigé par des gredins
réactionnaires, lance un ordre de grève pour protester
contre l'admission des noirs dans une branche donnée
d'industrie. Soutiendrons-nous une grève aussi indigne? Bien
sûr que non. Mais, supposons maintenant que les patrons de
l'entreprise cherchent, en profitant de cette grève, à
démembrer le syndicat afin de rendre impossible toute
défense organisée des ouvriers. Il est clair que, dans
ce cas, nous défendrons le syndicat en question, malgré
sa direction réactionnaire. Pourquoi cette même
politique ne peut-elle être appliquée à
l'U.R.S.S.?
Directives fondamentales.
La IVe Internationale a fixé le principe
fondamental suivant: dans tous les pays impérialistes, qu'ils
soient alliés à l'U.R.S.S. ou qu'ils appartiennent au
camp adverse, les partis prolétariens doivent, en temps de
guerre, développer la lutte de classe aux fins de s'emparer du
pouvoir. En même temps, le prolétariat des pays
capitalistes doit garder présents à l'esprit les
intérêts de la défense de l'U.R.S.S. (ou des
révolutions coloniales) , et en cas de nécessité
absolue, recourir aux actions les plus énergiques, par
exemple: grèves, actes de sabotage, etc. L'équilibre
des forces a radicalement changé dans le monde depuis que la
IVe Internationale a formulé cette directive, mais celle-ci
garde toute son actualité. Si demain l'Angleterre ou la France
menaçaient Leningrad ou Moscou, les ouvriers britanniques et
français devraient prendre les mesures les plus radicales pour
empêcher l'envoi des soldats et des munitions. Au contraire, si
Hitler se trouvait, par la force des choses, contraint à
envoyer des munitions à Staline, les ouvriers allemands
n'auraient, dans ce cas particulier. aucune raison de recourir
à la grève ou au sabotage. Personne, j'espère,
ne proposera d'autre solution.
"Révision du marxisme"?
Certains camarades ont visiblement été surpris de me voir parler dans mon article du système de "collectivisme bureaucratique" comme d'une possibilité théorique. Ils y ont vu une révision complète du marxisme. Il y a manifestement, là, un malentendu. La conception marxiste de la nécessité historique n'a rien de commun avec le fatalisme. Le socialisme ne se fera pas "tout seul", mais par la lutte de toutes les forces vives, des classes et de leurs partis. Le prolétariat possède dans cette lutte un avantage essentiel, du fait qu'il représente un progrès historique, alors que la bourgeoisie incarne la réaction et la décadence. C'est en cela que réside la source de la certitude de notre victoire. Mais nous avons parfaitement le droit de nous demander: quel caractère présenterait la société si les forces de la réaction l'emportaient.
Les marxistes ont maintes et maintes fois formulé l'alternative suivante: ou le socialisme ou le retour a la barbarie Après "l'expérience" italienne nous avons mille fois répété: ou le communisme ou le fascisme. Le passage effectif au socialisme devait fatalement montrer que le problème était infiniment plus complexe, plus délicat et plus contradictoire que ne l'avait prévu le schéma historique général. Marx a parlé de la dictature du prolétariat et de son dépérissement ultérieur, mais il n'a rien dit de la dégénérescence bureaucratique de la dictature. Nous sommes les premiers à observer et à analyser par l'expérience une telle dégénérescence. Est-ce là une révision du marxisme?
Le cours des événements a déjà pu démontrer qu'un retard dans l'accomplissement de la révolution socialiste engendre des phénomènes manifestes de barbarie: chômage chronique, paupérisation de la petite-bourgeoisie, fascisme et enfin guerres d'extermination qui ne règlent rien. Quelles formes sociales et politiques pourrait prendre cette nouvelle barbarie, en admettant théoriquement que l'homme ne parvienne pas au socialisme? Nous disposons à ce sujet de données beaucoup plus concrètes que Marx. Le fascisme d'une part, la mutation de l'Etat soviétique d'autre part donnent une idée des formes sociales et politiques que revêtirait cette nouvelle barbarie. L'alternative -socialisme ou esclavage totalitaire- n'a pas seulement un intérêt théorique, mais aussi une énorme signification agitative, car elle illustre de façon particulièrement probante la nécessité de la révolution socialiste.
La révision de Marx, s'il faut en parler,
est en fait l'oeuvre de ces camarades qui veulent établir un
nouveau type d'Etat qui ne serait "ni bourgeois", "ni ouvrier". Comme
l'alternative que j'ai exposée plus haut pousse leur
raisonnement jusqu'au bout, il se trouve que certains de ces
critiques, épouvantés des conclusions qui
découlent de leurs propres théories, m'accusent de
procéder à... une révision du marxisme. Je veux
croire qu'il ne s'agit que d'une plaisanterie amicale.
Le droit à l'optimisme
révolutionnaire.
Dans mon article "L'U.R.S.S. en guerre", j'ai essayé de montrer que la perspective d'un Etat exploiteur "non-ouvrier" et "non-bourgeois" ou de "collectivisme bureaucratique" est pour le prolétariat international une perspective de défaite et de déclin complet, une perspective d'un profond pessimisme historique. Disposons-nous de bases concrètes pour justifier une telle supposition? Il n'est pas inutile, à cet égard, de nous référer à nos ennemis de classe.
Le supplément hebdomadaire du journal parisien Paris-Soir du 31 août 1939 rapporte la conversation fort édifiante de l'ambassadeur français Coulondre et de Hitler en date du 25 août, au moment de leur dernière entrevue (information vraisemblablement transmise par Coulondre lui-même); Hitler bave et se vante du pacte qu'il vient de conclure avec Staline (un "pacte réaliste") et regrette qu'il faille faire couler du sang français et allemand. "Mais, rétorque Coulondre, Staline fait preuve d'une grande hypocrisie. Le grand vainqueur, en cas de guerre, sera Trotsky. Y avez-vous songé?"
"Je sais, répond le Führer, mais pourquoi la France et l'Angleterre ont-elles donné à la Pologne une complète liberté d'action, etc." Le fantôme de la révolution se pare pour ces messieurs d'un nom. Mais ce n'est pas là bien entendu que réside l'essentiel de ce dialogue dramatique au moment même de la rupture des relations diplomatiques. "Vous savez bien que la guerre mènera inévitablement à la révolution", insinue ce représentant d'une démocratie impérialiste pour effrayer son ennemi, alors qu'il est lui-même épouvanté jusqu'à la moëlle des os. "Je sais, répond Hitler, comme s'il parlait d'une question depuis longtemps résolue, je sais." Dialogue étonnant!
Hitler et Coulondre représentent tous les
deux la barbarie qui menace l'Europe. En même temps ils ne
doutent pas un instant que la révolution socialiste
l'emportera sur leur barbarie. Telle est actuellement la
mentalité des classes dirigeantes de l'univers capitaliste.
Leur complète démoralisation est un des principaux
éléments dans le rapport des forces de classe. Le
prolétariat a une direction révolutionnaire jeune et
encore faible. Mais la direction de la bourgeoisie pourrit sur pied.
En commençant une guerre qu'ils n'ont pas su éviter,
ces messieurs sont d'avance persuadés de l'effondrement
inéluctable de leur régime. Ce seul fait doit
être pour nous une source intarissable d'optimisme
révolutionnaire.
Coyoacan, le 18 octobre 1939.